Pascal QUIGNARD - Villa Amalia
2006
En 1994, Pascal Quignard adresse une lettre de démission à la maison Gallimard pour laquelle il a assumé jusqu’ici plusieurs responsabilités d’importance.
Dès 1976 – Quignard est né en 1948 – il a publié son premier livre (un essai sur Sacher Masoch), suivi les cours de philosophie de Levinas et de Ricœur, puis enseigné à l’université de Vincennes et à l’École Pratique des Hautes Études en Sciences Sociales.
Dès 1976, il est entré au comité de lecture de l’illustre éditeur avant d’en devenir le secrétaire pour le développement éditorial, douze ans plus tard. Dans cette lettre, il explique son refus d’occuper désormais toute position dans le monde de l’édition pour se consacrer exclusivement à l’écriture. Sous sa plume, reconnaissons que le motif de ce renoncement fait sens, d’autant qu’il claque en haut style.
Quignard, le grand public le connaît surtout depuis l’adaptation cinématographique de Tous les matins du monde. Les amateurs de romans s’en étaient à juste titre entichés dès Le salon de Wurtemberg (1986) et Les escaliers de Chambord (1989). Il reste un auteur prolifique convaincu que les genres doivent « tomber » comme autant de masques puisque la littérature ne se conçoit, selon lui, que « dans le détail sans raison, dans le jeu ». Soit l’écriture perçue comme une transe qui ne se soucie d’aucune convention, sans quoi la langue perdrait « l’usage de son écoute propre ». Quignard écrit bien à l’oreille.
Taxé par ses détracteurs d’intellectualisme, à l’image d’un Blanchot ou d’un Butor, et ceci vaut notamment pour son travail d’essayiste, il reste un écrivain-penseur de premier ordre. Un des rares à s’interroger sur le « pourquoi écrire ? » Alors pourquoi ? Pour rechercher l’harmonie perdue ? Atteindre à la poétique du silence ? Poursuivre le rêve d’un contact par solitudes interposées ? Celles de l’écrivain et du lecteur.
Un peu tout cela à la fois. Et aussi parce que c’est « la seule façon parler en se taisant ».
Puisqu’il s’agit d’évoquer uniquement son œuvre romanesque, on passera sur sa rhétorique spéculative en vous conseillant tout de même de vous plonger dans ses Petits traités dont la lecture est aussi jouissive que celle des Essais de Montaigne desquels ils se rapprochent à plusieurs titres.
On peut aussi indiquer l’œuvre fleuve, la dernière immense entreprise de Quignard, série en cours, du Dernier Royaume dont La Barque silencieuse (2009) fait figure de tome VI. Les ombres errantes (Goncourt 2002) ayant débuté ce cycle où conte, essai et roman se chevauchent.
Sinon, des romans de facture plus classique n’attendent plus que vous : Le salon de Wurtemberg, Les escaliers de Chambord, L’occupation américaine, Tous les matins du monde, Terrasse à Rome, pour ne citer que ceux-là. Et, bien sûr, Villa Amalia.
Fuir là-bas fuir. Anne Hidden (caché, en anglais) est âgée de quarante-sept ans. Fuir une vie dont le poids des conventions vous écrase. Un soir elle décide de suivre son conjoint jusqu’au seuil de sa maîtresse. Elle mène une vie bourgeoise classique, une vie où l’on a peu à peu concédé beaucoup trop de soi, cédé devant le mensonge. Hidden, voilà pour le nom d’emprunt qu’elle s’était choisi dans l’espoir d’échapper, croyait-elle, à un passé trop encombrant.
« Il vaut mieux vivre qu’avoir une vie sociale intense. » Voilà qui pourrait condenser l’amer constat. Anne, bouleversée, se demande où elle en est dans sa vie. C’est tout soudain qu’elle lui paraît en avant, sa vie, rarement passée ou actuelle. Plutôt à faire. Elle a beau n’avoir eu de cesse de l’orienter, l’avoir essayé dans un sens puis dans l’autre, il lui faut admettre que ça n’allait pas dans la bonne direction. Une forme de désespoir et d’immense fatigue tout à coup s’unissent et elle ne se reconnaît plus au milieu de tout ça.
Après l’impact violent qui a suivi l’élément déclencheur initial, elle prend vraiment la mesure de toute cette vacuité où son être au fond n’en finissait plus de sonner creux. Dur d’admettre que le petit monde autour duquel vous aviez l’impression de graviter n’était en définitive qu’un mirage.
Dès lors fuir en effaçant toute trace derrière vous. Tout quitter. Ses proches. Son emploi. Tout plaquer. Vendre ses pianos. Anne est musicienne. Sa maison. Tout ce qui la rattachait à cette vie, un poids mort dont elle cherche à se délester. Et donc partir pour on ne sait trop où. Errer longtemps jusqu’à trouver l’apaisement. Se trouver enfin. Le naufrage prendra fin sur une île au large de Naples.
A l’abri de cette Villa Amalia. « Une paroi de montagne où elle cherche à s’accrocher », puisque chez Quignard on tombe très souvent amoureux des lieux et ce sont eux qui vous choisissent. La fuite est un périple complexe. Un thème presque banal. Une scie littéraire avec laquelle beaucoup de romanciers ont déjà usé pas mal d’huile de coude.
Chez Quignard, le style semble au contraire sans effort. Parole dilatée. Elliptique. Il faut tendre l’oreille. Savoir écouter le silence. Apprécier sa valeur. Dans Villa Amalia, comme dans la plupart des textes de Quignard, chaque durée de silence a son symbole. Un silence pour l’écoute, l’ouverture au monde. Un autre pour le déni et la solitude dans lesquels palpite parfois l’écho mat de l’échec. Et ce silence au moyen duquel on tente de dresser une espèce de barrage contre le bruit et la fureur de l’extérieur, celui qu’il faut être capable de rompre.
Avant que la pulsation de l’amour, qui sait, ne vienne de nouveau vous battre les tempes. Fuir alors mais davantage pour se reconstruire que pour chercher à se perdre. Villa Amalia, livre de l’effacement et de la disparition, nous offre un magnifique portrait de femme qui peu à peu se libère. Débuté comme un chant de détresse, il est bientôt fugue éperdue d’espoir.